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 Les cormorans pêcheurs sur la Nagara (Japon) Felix Mesguich, Tours de manivelle, Paris, Grasset, 1933, p. 210/211.
J'ai choisi le plus joli coin du fleuve, semé d'îlots verdoyants, avec une ligne de coteaux boisés au lointain. Je me déshabille sur la berge et j'entre dans l'eau jusqu'à la ceinture, en trébuchant quelque peu au contact des cailloux. J'assure mon trépied dans le courant, et je "tourne", dans cette position un peu difficile, l'arrivée des pêcheurs chargés de leurs accessoires, ainsi que tous les préparatifs de la pêche. Je ne sais encore ce que celle-ci donnera. Les oiseaux plongeurs seront-ils, à la lumière solaire, disposés à renouveler leurs exploits de la nuit ? J'ai confiance et, pour faciliter l'illusion, je fais préparer les torchères qui les éclairent d'ordinaire au cours de leurs exercices. De mon côté, j'obtiens, par un effet de contre-jour, que le fleuve étincelant baigné de soleil donne l'impression d'être éclairé par la lune. Au signal, les pêcheurs embarquent et les brûlots sont allumés. Le cormoran se prête docilement aux exigences de ses maîtres. Pour l'empêcher d'avaler les gros poissons, on lui met autour du cou, à la base de l'oesophage, un anneau d'os attaché à une corde fine, dont l'autre extrémité est munie également d'un anneau passé entre les doigts, du pêcheur. Dès que les volatiles ont obtenu la liberté de leurs mouvements, ils plongent dans la rivière, claire comme du cristal. On les voit glisser entre deux eaux et engloutir leur proie. Chaque pêcheur, à la façon de nager du cormoran, devine le moment où celui-ci a son plein, soit six à huit poissons. D'une petite secousse, il rappelle l'oiseau,qui obéit au signal et vient, se poser de lui-même sur le rebord du bateau. Une pression du pouce, et son bec s'ouvre pour laisser tomber dans un baquet les poissons que l'anneau d'os l'a empêché d'avaler... puis il recommence. J'ai sous les yeux une centaine de cormorans, attelés et tenus en laisse, qui plongent et remontent sans arrêt sous les feux mouvants des farillons. Debout à l'avant d'une embarcation, absorbé que je suis par l'intérêt de ce documentaire, je ne me rends pas compte qu'une boîte-magasin de cent vingt mètres de négatif est déjà impressionnée. Et je continue. Suivant une insensible dérivation, je me laisse entraîner peu à peu vers un groupe de barques plus élégantes; c'est la jeunesse du pays que j'ai fait inviter par l'aubergiste, et à laquelle se sont jointes mes geïshas de Kyôto. Mêlée à la plainte frêle du shyamisen, la douce voix de Coquelicot se fait entendre, et mon film se termine sur cette agréable finale où s'allient le rire et la gaîté de mes figurantes, mais je n'oublie pas pour cela de représenter, en gros plan : « Le cormoran ouvre son bec et rejette les poissons". *** " Les Cormorans pêcheurs" ont réalisé la plus belle carrière qu'un film ait connu à cette époque. Plus de mille copies en ont été diffusées, particulièrement aux Etats-Unis d'Amérique. Les commandes de M. Brockliss, agent à Paris pour l'U.S.A., parvenaient au siège de la Société par cent exemplaires à la fois.
Felix Mesguich, Tours de manivelle, Paris, Grasset, 1933, p. 268-269.
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