Auguste BARON

(Paris, 1855-Neuilly, 1938)

baron auguste portrait

Jean-Claude SEGUIN

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François Baron (Marennes, 1770-) épouse (Lyon, 23/01/1802) Françoise, Louise Grépat (Lyon, 1780-)  Descendance :

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Les origines (1855-1895)

Auguste Baron père, d'origine lyonnaise, exerce la profession de libraire-éditeur dans la capitale des Gaules (5, rue Clermont) au moment de son mariage (1829) avec Marguerite Leclaire. Il est l'auteur, en particulier de l'Histoire de Lyon pendant les journées de novembre 1831. Il exerce encore la même profession à Lyon en 1840.

baron auguste 1840 libraire
Le Censeur, Lyon, 4 avril 1840, p. 4.

Il abandonne par la suite sa profession de libraire pour devenir fabricant de vitraux, métier qu'il exerce au moment du recensement de 1846 (6, place Boucherie Saint-Paul), puis, en 1851, il figure comme "peintre dessinateur" et réside, avec son épouse, au nº 78 de la place Saint-Paul. Ses activités d'artiste le conduisent également à réaliser les moulages des têtes Fayot et Pierre Ginot, condamnés à mort et exécutés à Lyon, le 7 mai 1853.

baron auguste 1853 annonce
Le Salut Public, Lyon, dimanche et lundi 15-16 mai 1853, p. 4.

Peu après, Auguste Baron quitte Lyon pour s'installer à Paris où il épouse, en seconde noces (1854), Augustine Peclet qui met au monde en 1855, Auguste, Blaise Baron :

Je suis né le 12 avril 1855 rue Rodier où mes parents habitèrent jusqu'en 1858. [...] Mon père, depuis son arrivée à Paris, gagnait sa vie en faisant des copies de tableaux au Louvre, voulant se faire oublier du gouvernement. 


BASILE, 1998: 7.

La situation familiale ne semble pas très favorable, ce qui explique sans doute un départ et une installation à Lille où va naître, en 1860, Marie Marguerite Baron. Le père figure alors comme artiste peintre. Au retour dans la capitale, la famille s'installe rue Lepic (1861) :

C'est dans l'observatoire situé sur la terrasse que commença mon instruction scientifique. Les soirs d'été, mon père m'apprenait l'astronomie et m'interrogeait sur l'état du ciel.


BASILE, 1998: 7.

C'est en 1866 que l'enfant Auguste Blaise Baron est baptisé. La famille habite alors rue Buffon. Pendant trois ans, le père enseigne la phrénologie et la physionomie au Muséum d'Histoire Naturelle. Quant à Auguste, il intègre le lycée Saint-Louis et le soir il suit les cours de l'école des Arts décoratifs. Adolescent, il commence à s'intéresser à la photographie peu avant le début de la guerre de 1870 et la Commune de Paris. Contraint par son père à interrompre ses études, les deux hommes parcourent [1871-1872] la France afin de prendre des clichés pour les ouvrages édités par Auguste Baron père. En 1872, il reprend des cours aux Beaux-Arts, s'adonne à la musique et suit des cours de chimie, botanique et anatomie, mais ses relations avec son père se dégradent et il décide de s'engager au 1er Chasseurs d'Afrique [1874]. À son retour [1877], il reprend ses activités musicales et gagne sa vie comme copieur de musique pour les théâtres des Nations et de Cluny. Il trouve également un emploi chez Paul Dujardin, illustrateur, photographe et héliograveur. En 1887, il épouse Marie, Berthe Chion qui lui donne un premier enfant, Marie, Thérèse (1888). À cette époque, le couple habite au nº 138, boulevard Raspail et Auguste exerce la profession de "dessinateur graveur". Peu après les Baron s'installent à Courbevoie (97, rue de Bécon) où ils sont recensés en 1891 et où Auguste se déclare "chimiste".  Il y développe des activités liées à la photographie (agrandissement, photogravure, clichés coloriés, polychromes...).

L'inventeur se révèle avec les années. Il installe un laboratoire dans son pavillon de Courbevoie, étudie les propriétés, récemment découvertes, du sélénium, met au point le procédé photographique au collodion...


ROBERT, 1937: 5.

Dans ses mémoires, il offre de lui le portrait suivant :

J'étais né pour être inventeur, malheureusement pour ma famille à laquelle je ne devais léguer à la fin de ma vie qu'un nom honoré et connu mais sans aucune richesse. La pluplar de mes inventions découlent de la photographie, seule branche que j'avais vraiment étudié à fond étant jeune. Ma destinée a été d'enrichir les autres par le produit de mon cerveau. C'est le sort de tous les précurseurs en France.


BASILE, 1998: 9.

Dès 1892, ils sont de retour à Paris (56 rue Saint-Georges) où naît leur deuxième enfant, Camille. Afin de subsister, il accepte des contrats de musicien dans un casino de la Bourboule, puis à Cannes. Peu après, il obtient (1893) une place d'électricien au Casino de Paris, mais l'un des incendies de la salle de spectacles (24 février ou 16 mars 1895), le renvoie à des contrats précaires.

Le cinématographe (1895-1900)

Dans une entrevue donnée à Jean Portal, en 1931, pour la revue Pour vous, Auguste Baron explique de quelle manière il s'est intéressé, grâce à Etienne-Jules Marey, à la question de la synchronisation entre l'image et le son :

- Ah ! Ah ! vous venez pour le parlant... Mon Dieu oui ! J'en suis le père. Ce fut à la suite d'un pari. Un de mes amis, le professeur Marey, de l'Institut, m'avait mis au défi. Je m'occupais déjà de cinéma. "Il y a une chose à laquelle vous n'arriverez jamais, me dit M. Marey, c'est à synchroniser l'image et le son...". J'affirmai que si, et je poussai mes recherches dans cette voie. Il me fallut tout inventer: la perforeuse servant au repérage, une camera - comme on dit maintenant - une camera spéciale, un phonographe tout aussi spécial - et il me fallut aller chercher en Angleterre à la maison Blair, des pellicules d'une longueur suffisante... Enfin, après un labeur de sept ans, en 1899, je fis, au professeur Marey et à quelques autres personnalités, la présentation du premier film parlant avec synchronisme parfait de l'image et du son.


PORTAIL, 1931: 7.

Ces souvenirs - qu'il faut prendre avec une certaine prudence - resteraient à étayer. Outre les inexactitudes chronologiques - les sept années dont il est question feraient remonter ses travaux à 1892, ce qui tout bonnement impossible -, on manque d'éléments pour savoir si Baron et Marey étaient proches comme il semble le sous-entendre, ni même s'ils se connaissaient vraiment. Il en va de même de la présentation du "premier film parlant".

Le graphonoscope (1896-1898)

S'il est difficile de croire qu'Auguste Baron relève le défit dès 1892, on peut malgré tout situer la rencontre avec Marey à partir de la seconde moitié de l'année 1894, date de l'introduction du kinestoscope en France et plus probablement au cours de l'année 1895. Voici une version complémentaire qu'il livre en 1937 :

C'est ainsi, nous dit-il, que j'installai, à Asnières, une usine spécialement équipée où, pendant sept ans, je travaillai à la réussite du problème du synchronisme. Je me procurai, en Angleterre, auprès de la maison Blair, les bandes pelliculaires négatives d'une longueur de 100 ou 200 mètres que la France ne fabriquait pas encore. Entre temps, comme la lumière électrique n'existait pas en banlieue, je perfectionnai, pour mes propres besoins, l'éclairage à l'acétylène.


ROBERT, 1937: 5.

Pour relever le défi, Auguste Baron doit presque partir de rien, même s'il semble qu'il ait dès le début choisi l'option de films entraînés grâce à des perforations. Pour le reste, l'appareil de prise de vues et le phonographe, il va travailler afin de les adapter à ses besoins particuliers. En revanche, la question des pellicules se pose avec acuité à ce moment-là. Il va donc s'adresser à Thomas Blair qui, dès 1891, a commencé à produire industriellement des rouleaux de films celluloïde et devient vite le premier fournisseurs en pellicules du kinetoscope d'Edison. La crise que traverse la compagnie conduit Blair à en quitter la direction et à s'installer en Grande-Bretagne où il fonde The European Blair Camera Co Limited. Dès la fin de l'année 1894, la presse française publie des publicités sur cette nouvelle société qui dispose d'ailleurs d'un bureau à Paris (368, rue Saint-Honoré).

blair 01
Bulletin de Photo-Club de Paris, 1895

C'est donc auprès de Thomas Blair qu'Auguste Baron va se fournir en pellicules. Il est probable que les recherches aient duré quelques mois, car ce n'est finalement qu'en avril 1896 qu'un brevet est déposé sous les noms de "Baron" et "Bureau". Ce dernier, Louis Frédéric Bureau (Cognac, 1839-Asnières-sur-Seine, 19/07/1896) figure comme rentier sur son acte de décès. On ignore les rôles respectifs des deux inventeurs, mais il est probable que ce dernier ait été le soutien financier de l'invention. Une semaine plus tard, c'est la marque "Graphophonoscope" qui est enregistrée. 

1896 04 10 baron graphophonoscope marque
Auguste Baron. Graphophonoscope (10 avril 1896)
Instruments de Musique et de Précision. 1886-1896. INPI.

Le format de la pellicule (50 mm) conduit Auguste Baron à créer de toutes pièces une perforeuse dont il dépose le brevet (FR256.926) co-signé avec Frédéric Bureau le 3 juin 1896. Cette même année, il dépose un nouveau brevet (FR261.650) pour des projections cinématographiques sur un écran circulaire, qu'il baptise "Cinématorama".

En 1898, Auguste Baron dépose un nouveau brevet pour un "système d'appareil perfectionné pour enregistrer et reproduire simultanément les scènes animées et les sons qui les accompagnent". Dans ce cas, aucune marque n'est déposée et l'usage a attribué à l'appareil le même nom que celui de 1896, à savoir "Graphophonoscope". Au cours des deux années de mise au point, Auguste Baron abandonne le défilement horizontal de la pellicule pour un déroulement vertical et adopte la rampe hélicoïdale. En ce qui concerne la synchronisation, le brevet donne la suivante explication :

L'appareil phonographique est relié à l'appareil chronophotographique par un dispositif électrique dont le mouvement est commandé par la roue motrice du chronophotographe, de façon que les deux appareils marchent ensemble à la même vitesse et, pendant la reproduction en projection du sujet photographié, les mouvements se trouvent rendus d'une façon synchrone avec les sons qui les accompagnent, de sorte que les auditeurs voient et entendent les scènes et les sons reproduits comme s'ils assistaient à la réalité.

Le studio d'Asnières (1896-1900)

Auguste Baron loue une propriété à Asnières-sur-Seine (10 rue de l'Alma) entre 1896 et 1902. C'est là qu'il fait bâtir son studio. Dans le fonds "Baron" du musée des Arts et Métiers, on trouve un document réalisé sur papier au ferroprussiate datant de [1898] où l'inventeur donne une coupe longitudinale du studio d'Asnières.

baron auguste asnières studio bleu baron auguste 1898 studio asnieres
Disposition générale du Graphophonoscope chez Mr. Baron à Asnières (c. 1898)
Source: Musée des Arts et Métiers (Registre Baron R3, pl. 66).
Reproduit dans BASILE, 1998: 27.
Disposition générale du Graphophonoscope chez Mr. Baron à Asnières [c. 1930]
Source : Collection privée
Reproduit dans BESSY, 1933: 386 et BASILE, 1998: 74.

Bien des années plus tard, le même Baron très probablement, réalise un calque du document où il introduit un certain nombre de modifications. La disposition générale du studio est la suivante : À gauche, on aperçoit la scène, au milieu l'appareil de prise de vues placé sur des rails et sur la droite le grand laboratoire. Outre les dessins reproduits ci-dessus, une aquarelle et plusieurs photographies de l'intérieur du studio ont été conservées.

baron auguste 1899 studio asnières baron auguste studio asnieres 01
Aquarelle représentant le rideau de scène du studio d'Asnières (c. 1899)
Source: Musée des Arts et Métiers/Archives du film du CNC
Reproduit dans BASILE, 1998: 27.
" Le rideau de scène du studio d'Asnières "
[à gauche: Félix Mesguich]

© Cinémathèque française
baron auguste 1895 asnières studio baron auguste studio asnieres 02
"Le premier théâtre pour prises de vues synchronisées avec le phonographe tel qu'il existait à Asnières, en 1895" [sic]
PORTAIL, 1931: 7.
Intérieur du studio d'Asnières
Source: Cinémathèque française. Collection des appareils.
reproduit dans BASILE, 1998: 60.

Autour de lui, Auguste Baron va constituer une petite équipe afin de faire fonctionner son studio et organiser ses prises de vues. En premier lieu, on trouve Félix Mesguich, ancien collaborateur des frères Lumière, qui se souvient de cette époque dans un style qui lui est propre et fort souvent hyperbolique :

C'est sur un écran français que se produisit la plus ancienne tentative d'harmonisation synchrone du cylindre-phono avec l'image-cinéma, forme primitive du film sonore.
M. Auguste Baron en est l'auteur. Avant tous autres, à ma connaissance, il a donnée une âme au cinéma, en le dotant de la parole et, si ma mémoire est fidèle, le brevet de sa découverte, le "patent", était enregistré dès l'année 1900 aux États-Unis.
Dans le modeste studio de la rue de l'Alma, à Asnières, je deviens son collaborateur pour la prise de vues. Nous reproduisons ensemble des scènes d'opérettes, chant et musique, ainsi que de " vieilles chansons de France ", interprétées par des artistes de concert et de music-hall.
M. Baron n'a guère profité de ses brevets. En France, où l'esprit pratique n'accompagne pas toujours le génie, il est rare qu'une invention enrichisse son auteur. Comme tant d'autres, M. Baron en fit l'expérience. Il n'est pas inutile de le rappeler, aujourd'hui que le parlant a pris possession de tous les écrans.


Félix Mesguich, Tours de manivelle, Paris, Grasset, 1933, p. 30-31.

Dans un article publié par la revue L'Africain, il est également question d'Auguste Baron dont on évoque la situation financière critique :

Il fut aussi l'opérateur du " père du cinéma parlé " M. Auguste Baron. Il vit ce dernier vendre ses meubles pour payer ses artistes et ses employés, dans son petit studio d'Asnières. Il reconnaît avoir vu aux environs de 1900, pour la première fois au monde, M. Auguste baron faire la démonstration parfaite du synchronisme entre la vue et le son au cinéma.


F. Pierrefont, " Une heure avec Félix Mesguich, le plus vieil opérateur de cinéma ", L'Africain, Alger, 1er juillet 1932, p. 3.

Félix Mesguich devient ainsi le collaborateur d'Auguste Baron pour la prise de vues. Dans les mémoires de ce dernier, les autres noms suivants figurent : Magnat, dessinateur opérateur, Souldadur [sic] secrétaire, Leroy d'Etrolles [sic], secrétaire, Romagny, électricien, Vérin, mécanicien et Hubert Legalitti, décorateur. C'est probablement en 1899-1900 qu'Auguste Baron va présenter le résultat de ses travaux à un parterre de savants dont Etienne-Jules Marey, mais il mesure aussi les limites de son invention :

Vers la fin de cette période, je donnai des séances de démonstrations complètes devant le docteur Marcy [sic] et d'atures savants. Lorsque je voulus rendre industrielle mon invention, je me heurtai à des difficultés insurmontables à cette époque. En effet, le phono ne pouvait employer que des rouleaux de cire vierge, dont il était impossible de tirer des duplicata, ce qui forçait à recommencer entièrement film et inscription. Devant ces difficultés énoncées, je cessait de l'occuper du film parlant pour diriger des usines de films muets.


BESSY, 1933: 386.

Dans un article publié dans Le Figaro en 1937, Auguste Baron évoque quelques films tournés à l'occasion de ces séances de présentations de son procédé et de ses résultats :

Le programme comprenait plusieurs films : Mme Baron commentant le film parlant cent pour cent ; Lagrange des Théâtres Parisiens, dans Le Songe d'Athalie, film parlant 100 pour cent ; Guillier, piston-solo de Lamoureux, dans un air varié, film sonore musical ; Mlle Duval, danseuse étoile de la Gaîté-Lyrique, dans une de ses variations; Mlle Robin et M. Férouelle, de l'Opéra; Ouvrard père, enfin, en pantalon rouge ! Chaque audition durait dix minutes environ.


ROBERT, 1937: 5.

Ce sont des films que découvre en 1938, Maurice Bessy :

Sous mes yeux défilent des fragments des films de son premier programme . "Madame Baron présentant l'appareil", Lagrange, des théâtres parisiens dans "Le Songe d'Athalie", Guillier, piston solo des Concerts Lamoureux".
Chacune des bandes avait de cent à deux cents mètres.


BESSY, 1938: 88

Dans l'entrevue de 1933, Auguste Baron fournit quelques explications sur son système de synchronisation :

Mon système, repris par beaucoup de chercheurs, consistait en ce que le phono, dont l'inscription se faisait à distance, était commandé électriquement par le ciné muni d'un distributeur de courant comportant un régulateur maintenant le synchronisme absolu à l'enregistrement comme à la reproduction ; le phono actionné par un moteur à courant continu de mon invention.


BESSY, 1933: 386.

Dans un autre article, l'inventeur fournit d'autres informations et rapporte aussi une anecdote non dénuée d'intérêt :

- Pourquoi n'avoir pas industrialisé votre découverte ?
- À cette époque, on ne connaissait pas le disque. J'employais le rouleau de cire qui ne permettait pas  les duplicata... A chaque fois que j'eusse vendu le même film, il m'eût fallu faire revenir les acteurs.
-Tout de même... un nabab commanditaire n'eût-il pu vous fournir les moyens de poursuivre vos recherches jusqu'au point où il vous serait devenu possible d'en tirer un profit commercial ?

-J'ai trouvé ce nabab, me dit M. Baron. M. X... me proposa de monter pour moi une usine en Angleterre. Il devait m'envoyer un ingénieur - un ingénieur anglais de tout repos - auquel j'exposerais sans restrictions mes résultats. Vous comprenez : il s'agissait de dévoiler tous mes secrets. Mais il était juste d'offrir à M. X... toutes certitudes scientifiques. Donc, un jour, on vint me prévenir, dans les ateliers de mon usine d'Asnières, qu'un monsieur, envoyé par M. X..., m'attendait au salon. Je pensai à l'ingénieur anglais. Quelle stupéfaction de reconnaître - en mon visiteur - un de mes concurrents ! Par chance, je l'avais vu, à une réunion. "Mais... mais... m'écriai-je... vous êtes M. Z... ?" Il bredouilla une explication. Sur ces entrefaites arrive M. X... - mon nabab ! - qui crut que j'avais donné dans le piège. Le les mis tous deux à la porte. Je l'avais échappé belle !"


PORTAIL, 1931: 7.

Auguste Baron prend soin de maintenir un certain anonymat dans ses déclarations, mais lorsqu'il évoque le "M. Z...", il ne serait pas incongru de penser que sous cette initiale se dissimule l'un des très rares pionniers dont le patronyme commence par cette lettre, à savoir Ferdinand Zecca dont on sait qu'il participe aux premiers tournages "sonores" de chez Pathé avec les "scènes ciné-phonographiques" dont Le Muet Mélomane.

La collection "Baron" que l'on peut estimer à un peu plus de soixante-dix éléments est à situer entre 1896-1897 pour les premiers essais, et pour l'essentiel de la production en 1899-1900. Si Auguste Baron en est le maître d'oeuvre, il ne faudrait pas oublier le rôle sans doute non négligeable de Félix Mesguich, au moins pour la prise de vues. Plusieurs articles sont intervenus dans ses films comme il le rappelle dans l'article Auguste Baron précurseur du film parlant : Lagrange, Guillier, Mlle Duval, Mlle Robin, Eugène Férouelle et Gaston Ouvrard.

Les limites du système - le cylindre en cire du phonographe ne sert qu'une fois - laisse à penser que le projet initial a peut-être été de préparer un événement dans le cadre de la future Exposition Universelle de 1900. Il pourrait en être de même d'ailleurs pour l'autre projet d'Auguste Baron, le Cinématorama parlant (FR 294.384. 16 novembre 1899) s'inscrit lui aussi dans cette optique. Cet ambitieux brevet, sans doute trop complexe à mettre en place, ne verra pas le jour et l'inventeur rate de toutes façons le coche de l'Exposition Universelle. 

Les activités cinématographiques (1900-1906)

La période créatrice Auguste Baron prend fin sur un bilan plus médiocre. Son ingéniosité, dont témoignent ses brevets,  ne débouchent finalement que sur des échecs scientifiques et commerciaux. Pourtant, il ne renonce pas pour autant à avoir quelques activités à caractère cinématographique. Dans des conditions qui restent à élucider, Auguste Baron s'est rapproché dès 1900 de Clément-Maurice qui tourne, dans la toute nouvelle clinique du controversé docteur Louis Eugène Doyen alors que sa rupture avec Ambroise-François Parnaland est alors consommée. Clément-Maurice a-t-il eu besoin alors d'un opérateur pour tourner les opérations à vif de Doyen ? Toujours est-il que dans le fonds "Baron" du Musée des Arts et Métiers se trouve un film d'Auguste Baron de l'opération Résection du genou sur la boîte duquel on peut lire : "Resection du genou. Opération du Dr. Doyen. Prise par l'ingr. A. Baron à la Clinique de la rue Racine. Août 1900".

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"La Boîte originale contenant le film Doyen que Baron aurait réalisé en 1900".
source: BASILE, 1998: 30.

Le doute est pourtant permis. En effet, lors du Congrès International d'Amsterdam, au cours de la séance du mercredi 9 août 1899, un cinématographe présente plusieurs vues animées des opérations réalisées par le docteur Louis Eugène Doyen dont une "résection du genou" :

LE CINÉMATOGRAPHE
AU CONGRÈS INTERNATIONAL D'AMSTERDAM
M. Doyen a donné dans la grande salle de l'Université, qui avait été aménagée spécialement, deux séances de projections cinématographiques.
Dans la première séance, qui eut lieu le mercredi 9 août, à 5 heures, après la discussion de la première question à l'ordre du jour, M. Doyen a reproduit sur un écran de 5 mètres de largeur et d'une hauteur à peu près égale, les opérations suivantes:
Énucléation de l’œil, Thyroïdectomie, Néphrectomie, Appendicite, Amputation de cuisse, Amputation du pied, Extirpation de l'astragale, Craniectomie, Résection du genou Ovariotomie.. M. Doyen a fait ressortir l'importance de sa méthode opératoire, la simplicité de ses procédés, la sûreté et la précision de sa technique.


Revue critique de médecine et de chirurgie, 1re année, nº 2, 1er septembre 1899, p. 11.

Mais il est tout à fait possible de penser que les opérations de Doyen aient été tournées à plusieurs reprises et que la Résection du genou a été filmé à nouveau en août 1900.

On doit au décorateur Hughes Laurent, né en 1885, une information peu divulguée concernant Auguste Baron. Ce dernier - sans doute vers la même époque - aurait ouvert une salle, sur le boulevard Saint-Martin, afin de projeter des vues cinématographiques. Voici ce qu'il raconte :

J'ai vu également deux ou trois fois BARON, ami de mon frère Marius. je me souviens étant enfant lorsqu'il avait loué boulevard Saint-Martin, presque en face du théâtre du même nom, une boutique dans laquelle il avait installé un pont de bateau: les passagers étaient assis sur des banquettes, quand BARON jugeait que le nombre d'entrées était suffisant, il donnait l'ordre de larguer les amarres, donnait quelques coups de sirène, faisait alors apparaître une image sur un écran, la salle s'éteignait et on faisait un voyage d'environ vingt minutes grâce aux films de la Société "American Biograph". C'était cette même Société qui alimentait en films, vers 1896, le Casino de Paris, pour sa fin de spectacle.


H. Laurent, "Le décor de cinéma et les décorateurs", Bulletin de l'AFITEC, 11e année, nº 16, 1957, p. 3.

Dès 1899 et jusqu'en 1902, Auguste Baron va reprendre les disques de celluloid transparent afin de procéder à des enregistrements selon des principes déjà anciens et qu'il nomme "escargot cinématographique" et dont l'intérêt, en 1902, est pour le moins limité.

baron auguste 1902 escargot
A. Baron, L'Escargot cinématographique (1902)
Source: Musée des Arts et Métiers
Reproduit dans : BASILE, 1998: 84.

À la fin de l'année 1902, Auguste Baron fait le triste constat qu'une part importante de ses appareils étaient devenus totalement inutilisables comme le raconte son fils :

Vers la fin de l'année 1902, je descendis à la cave [du 155 boulevard Magenta] pour vérifier le matériel que j'avais rapporté de l'usine [du studio d'Asnières]. Les nombreux appareils photos, clichés, appareils d'électricité, tout était moisi, ne formant plus qu'une pâte multicolore. Cette cave était limitrophe d'un ascenseur hydraulique, emplie d'une telle humidité que rien ne pouvait s'y conserver. Je perdis ainsi pour plus de 20 000 francs de matériel précieux.


BASILE, 1998: 32.

À la suite de cette catastrophe, Auguste Baron va déposer (1903) le reste de matériel qu'il a pu sauver au musée des Arts et Métiers. Toujours selon Camille Baron, son père aurait été en contact avec le Petit Journal pour des projections animées :

Dans les années 1904-1905, il installe même un cinéma dans une des salles du Petit Journal.


NONN, 1938: 2.

Dès 1903, sans doute, des liens commerciaux se nouent entre l'opticien parisien, Louis, Henri Huet et Auguste Baron. Le premier, constitue en juin 1904, la Société des Photos-animés dont l'objectif est exploiter et de vendre des appareils automatiques nommés "diocinescope" ou "audiphone-théâtre". Pourtant, Auguste Baron ne participe pas à cette création. En revanche, il est partie prenante lorsque Alfred Bréard fonde la société du Cinématographe Automobile en 1905. On y retrouve Louis, Henri Huet, concepteur des brevets de l'audiphone, Auguste Baron, chargé de l'aménagement technique des automobiles et François Dussaud, créateur du Dussaud'scope (ou Dussaudscope), commercialisé par Le Petit Journal. Les cinématographes automobiles vont avoir une activité jusqu'en 1907 puis ils semblent disparaître.

Et après... (1907-1938)

Au cours des années suivantes, Auguste Baron participe sans trop de succès à la fondation de plusieurs sociétés. C'est tout d'abord la Société Industrielle des Films artistiques (1907-1908) qui a pour objet "la fabrication et la vente de tous appareils de films cinématographiques". Elle périclite en peu de temps et devient, en 1908, la Compagnie des cinématographes Le Lion, mais Auguste Baron n'est pas au nombre des fondateurs. L'année suivante, il se lance à nouveau dans la fondation d'une nouvelle société, l'Orient-cinéma-projection (1909) qui donne quelques représentations à Constantinople en mars :

Représentations de l'"Orient-Cinéma-Projection, société d'exploitations cinématographiques pour tous les pays d'Orient, vues inédites et sensationnelles en tous genres avec orchestre et bruits naturels.


La Turquie, Constantinople, mercredi 10 mars 1909, p. 3.

Il poursuit des activités multiples. À partir de 1911, il écrit dans La Revue Aérienne, il est fait officier de l'Instruction publique (8 janvier 1912), il crée en 1912 et 1914, deux appareils de photographie automatique aérienne qui ont endus de grands services pendant la guerre ainsi que d'autres appareils ayant servis pour la défense nationale exposés au Musée du Conservatoire des Arts et Métiers. Depuis 1929, il réside à la Maison de Retraite "Galignani", 89, boulevard Bineau, Neuilly-sur-Seine (Seine). Auguste Baron est fait Chevalier de la Légion d'Honneur (11 août 1931). En 1932, le journaliste André de Reusse de la revue Hebdo-Film lance une souscription pour lui venir en aide. Au cours de ces dernières années, la presse française s'empare de son image pour en faire une victime, voire un "martyr" (le mot est utilisé à plusieurs reprises) et va lui consacrer de nombreux articles tous hagiographiques. Mais à cela, il faut y ajouter l'engouement que sa vie et ses inventions suscitent aux États-Unis où sa vie s'étale dans de nombreux journaux.

Il décède dans la maison de retraite Galignani en 1938. 

Sources

BASILE Giusy et Laurent MANNONI, "Le centenaire d'une rencontre : Auguste Baron et la synchronisation du son et de l'image animée", 1895, nº 26, Décembre 1998. p. 3-88.

BESSY Maurice (M.M.B.), "Il y a trente-cinq ans... A. Baron faisait les premières expériences de cinéma parlant", Cinémonde, nº 237, 4 mai 1933, p. 386. 

BESSY Maurice, "Auguste Baron, le 'Père du Cinéma parlant' ne voit plus, ne marche plus, ne parle plus: l'illustre inventeur, vit à Neuilly dans un asile...", Cinémonde, nº485, 3 février 1938, p. 88.

FONTAINE Pierre, "Une révolution au cinéma ?", L'Intransigeant, Paris, 12 octobre 1933, p. 6.

NONN Hugues, "Auguste Baron le 3 avril 1896 inventait le 'graphonoscope' le cinéma parlant", Le Petit Journal, Paris, mardi 21 juin 1938, p. 2.

PISANO Giusy, Une archéologie du cinéma sonore, Paris, CNRS Editions, 2004, 296 p.

PORTAIL Jean, "Une visite au 'père' français du parlant", Pour vous, 14 mai 1931, p. 7.

ROBERT André, "Auguste Baron précurseur du film parlant", Le Figaro, vendredi 26 novembre 1937, p. 5.

SAUNDERS Minott, "Recognition is Sought for First Inventor of Talking Movies, now Blind and poor", Muncie Evening Press, Muncie, lundi 1er juin 1931, p. 2.

TRUTAT Eugène, La Photographie animée, Paris: Gauthier-Villars, 1899, 220 p.

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Voir : Production Baron.

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